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Droit à la déconnexion, FoMO (pour "Fear of Missing Out", la peur de manquer une information importante), maîtrise de la transition numérique en entreprise : autant d’enjeux de taille auxquels étaient appelés à répondre Damien Ramage, conseiller en communication pour l’UGICT-CGT et Dominique Tessaro, DSI chez Vinci Energies, à l’occasion d’une discussion organisée lors des TechDays 2015. Compte-rendu de ce débat mené par Nathalie Wright, directrice de la division Grands Comptes pour Microsoft.
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"Le numérique bouscule toutes les organisations et chamboule tous les métiers et fonctions." (Nathalie Wright)

« 90% des cadres reconnaissent que les nouvelles technologies contribuent à les faire travailler hors de l’entreprise »

Nathalie Wright (Microsoft) : « Le numérique bouscule toutes les organisations et chamboule tous les métiers et fonctions. Instinctivement, on pense aux DSI, mais c’est en réalité l’ensemble des salariés, de l’encadrement et du management qui est concerné. Sauf que tout le monde ne vit pas cette évolution de la même manière et que notre objectif commun est bien que cela soit vu comme une chance, une opportunité pour chacun. Une question essentielle se pose : comment organiser l’usage de technologies numériques en entreprise? La mobilité et le télétravail ont certes des avantages, mais comment positionner le curseur entre vie professionnelle et vie privée ? Et surtout, que risque-t-on en tant que manager à ne pas prendre ces problèmes à bras-le-corps ?

Selon de récentes études, 90% des cadres reconnaissent que les nouvelles technologies contribuent à les faire travailler hors de l’entreprise. Chez Microsoft, nous nous efforçons d’adopter des politiques  claires, en faveur d’une forme de droit à la déconnexion : ne pas envoyer de mail après 20h ni pendant le week-end par exemple ! Et nos collaborateurs sont là pour faire en sorte que nous respections ce cadre. Pour s’astreindre à cela, il s’agit néanmoins de ne pas perdre ces bonnes habitudes en cours de route…

Les outils de messagerie instantanée en entreprise, outre le fait de permettre une communication plus fluide entre les collaborateurs, disposent également de pastilles pour indiquer si nous sommes connectés ou non. A ce sujet, le management, même s’il n’a pas encore trouvé la façon de s’approprier tous les changements induits par les outils numériques, doit absolument reposer sur un postulat de confiance et une politique de management bienveillant.

Et au-delà de notre propre transformation, nous sommes convaincus que ces technologies sont bénéfiques pour les entreprises avec lesquelles nous collaborons. Notamment à propos de deux sujets, chers à Microsoft : une optimisation du tri de mails, pour mettre rapidement et facilement de côté les messages prioritaires en appliquant les bénéfices du machine learning aux services de messagerie ; et une diminution du temps de recherche de données, parmi l’infinité d’informations auxquelles nos collaborateurs sont désormais confrontés. Tout est question de bonne utilisation et de curseur à positionner. »

 

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"Il faut regarder la réalité en face : il y a une part de responsabilité individuelle mais aussi une pression instaurée par le top management." (Damien Ramage)

« Un débat concernant l’implication du numérique à l’échelle nationale est absolument nécessaire »

Damien Ramage (UGICT-CGT) : « En France, les discussions autour du numérique peinent encore à s’intégrer aux négociations entre syndicats salariés et patronat. Il y a un réel effort à faire de ce côté-là, pour le bénéfice de tous. Malheureusement, je pense qu’on en est encore aux balbutiements, ce qui me rappelle les débats autour des TMS (troubles musculo-squelettiques) dans les années 1990 ou de la souffrance au travail dans les années 2000. Malgré la multiplication des chartes en entreprise, la réalité est encore très éloignée du discours tenu par le top management. Le problème vient également d’une trop faible transversalité en entreprise : un DRH qui mène une négociation sur le numérique sans l’accord des services concernés ne pourra pas arriver à grand chose… Et pourtant, la question des solutions collectives va devoir se poser assez rapidement. Sinon, le conflit est inéluctable. Le but de telles réflexions est bien évidemment de l’éviter. On assiste en effet à deux processus parallèles et contradictoires : d’un côté, le numérique, qui transforme tout sur son passage. Et de l’autre, une culture de management, de pilotage par les coûts, qui va à l’encontre des promesses du numérique. Il faut bien prendre conscience d’une chose : la déconnexion effective par les salariés n’est pas uniquement dictée par le FoMO et ne peut pas être uniquement imputée à un ressort psychologique. Des questions plus larges dépassent les vécus individuels. Il faut regarder la réalité en face : il y a certes une part de responsabilité individuelle mais aussi une importante part de pression instaurée par le top management. La France est le seul pays en Europe à avoir voulu faire passer légalement l’idée de ne pas compter les heures mais les jours de travail dans l’année. Nous demandons simplement à ce qu’on nous laisse travailler efficacement et à ce que la pression collective ne devienne pas un facteur d’intensification du travail.

Plusieurs étapes seront nécessaires pour instaurer un cadre de confiance. Dépasser l’âge d’innocence du numérique et rentrer sur un vrai débat de type « Quel scénario pour demain ?», comme le fait la Fondation Internet Nouvelle Génération (FING), me semble absolument nécessaire. Car alors que tout au cours du XXe siècle, l’automatisation a surtout affecté la classe ouvrière, c’est aujourd’hui tout l’encadrement, toute la middle class, ce qui fait le cœur du vivre ensemble de nos démocraties modernes qui sont touchés.

Face au numérique, se pose également la question de notre capacité à gérer de telles quantités d’informations… Mais on ne pourra agir là-dessus sans un débat plus général. Il faut déjà arriver à voir ce qui se passe, à connaître la réalité, à savoir l’analyser et la chiffrer… à connaître, par exemple, l’impact effectif du télétravail, du forfait jour, du nomadisme sur le travail. Ce à quoi beaucoup d’entreprises se refusent ! Toutes ces études seraient néanmoins nécessaires à déterminer si la révolution numérique est vécue comme un facteur de contrainte, de pression ou une opportunité pour les salariés. »

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"Je pose régulièrement cette question à mes cadres : combien d’entre vous jettent un dernier coup d’œil à leur messagerie avant d’aller se coucher ?" (Dominique Tessaro)

« Le droit à la déconnexion est ainsi une combinaison de responsabilité individuelle et de cadre général instauré par le management »

Dominique Tessaro (Vinci Energies) : « Au sujet des retours d’expérience suite à la mise en place d’outils numériques, je distingue deux réactions. La promotion de ces technologies auprès des cols bleus est généralement un succès : ils y adhèrent et y voient même un motif de fierté. Du côté des cadres, 98% d’entre eux se servent désormais d’un smartphone au travail, comme outil de productivité. Chez eux, la problématique de la déconnexion est particulièrement importante et nous nous devons de la gérer pour laisser des moments de respiration à nos collaborateurs. A ce sujet, je suis plutôt contre le côté coercitif de l’entreprise de limiter les heures de lecture de mails en journée, à la manière de Volkswagen, que l’on cite souvent en exemple. A mon sens, il s’agit de revenir à un discours de responsabilisations des individus, dans le cadre d’un management bienveillant. Accepter que les collaborateurs ne sont pas en mesure de répondre instantanément et en permanence me paraît essentiel. Je conçois néanmoins qu’il puisse y avoir des abus en matière de management… Cela doit se discuter en entretien individuel.

Chez Vinci, nous avons instauré des entretiens annuels au cours desquels les collaborateurs sont invités à s’exprimer à propos de leurs objectifs, des moyens dont il dispose et de l’interpénétration entre vie privée et vie professionnelle. Nous les laissons s’exprimer à propos des axes d’amélioration qu’ils perçoivent. En règle générale, les collaborateurs sont plutôt demandeurs de nouvelles technologies et comprennent ce que cela implique sur leur travail.

Je pose régulièrement cette question à mes cadres : combien d’entre vous jettent un dernier coup d’œil à leur messagerie avant d’aller se coucher, histoire de voir si de nouveaux mails importants ont été reçus ? La plupart d’entre eux sont adeptes de telles pratiques et ont tendance à oublier ce bouton précieux qui éteint nos téléphones… On se doit de rééduquer les gens et de les enjoindre à faire bon usage de leur liberté. Les vacances doivent être propices à une véritable déconnexion. Et quand vous le mentionnez, par le biais de messages d’absence, les gens ont tendance à respecter ces temps de repos ! Le droit à la déconnexion est ainsi une combinaison de responsabilité individuelle et de cadre général instauré par le management.

L’État ne doit pas être en reste sur ce sujet et a son rôle à jouer. Lorsque j’ai voulu instaurer le télétravail pour mes informaticiens, je me suis personnellement confronté à un véritable flou juridique pour mettre cette méthode en place. Les syndicats avaient du mal à nous dire quel était le cadre réglementaire du télétravail et nous avions la crainte d’être hors la loi si nos collaborateurs étaient confrontés à des problèmes quelconques lors de ces périodes de travail à distance. J’aimerais néanmoins aller dans ce sens, et je ferai tout ce qui est en mon pouvoir pour faire prendre conscience que le numérique peut être un facteur de simplification du monde du travail. »