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A l’heure où la blockchain pourrait bien bouleverser tous les secteurs de notre monde digitalisé, une start-up française propose de développer des applications reposant sur cette technologie encore balbutiante. De la propriété intellectuelle à la finance, tour d’horizon de ce que la blockchain pourrait révolutionner avec François Dorléans, cofondateur et directeur des opérations de Stratumn.

Qu’est-ce que la blockchain ?

François Dorléans : Pour faire simple, prenons l’image d’un grand réseau qui est distribué. Dans ce réseau, il y a des nœuds, qui contiennent tous le même état de l’information à un moment donné. Ces nœuds s’accordent constamment sur quelle est l’état valide des informations. L’information est agrégée dans une chaîne temporel de blocs où, dans chacun des blocs, se trouve des transactions.

Plus généralement, c’est une rupture profonde : avant, nous étions dans un Internet de l’information, qui s’échangeait par paquets duplicables. Dans la blockchain, on donne une identité à ce paquet, qui devient la propriété de celui qui lui donne cette identité. Cela change radicalement la donne car Internet devient un tiers de confiance : c’est l’avènement de “l’Internet des valeurs”.

Que propose Stratumn ?

Stratumn est une plateforme de développement d’applications qui repose sur cette blockchain : Stratumn fait le lien entre cette technologie et les applications clientes. L’idée, c’est de pouvoir décomposer n’importe quel process et de les relier à un point de la blockchain : la propriété intellectuelle, les données médicales, l’ouverture d’un compte en banque…

En fait, cette plateforme permet de faire un peu tout ce qu’on veut ! On arrive ainsi à prouver l’existence et le déroulement d’un process de manière incorruptible. Au niveau macro, les entreprises pourront s’échanger ces informations, partager des preuves entre elles et construire un réseau de confiance. La transition vers un monde plus horizontal et décentralisé, moins hiérarchique, appelle des problématiques auxquelles nous tentons d’apporter des solutions réelles. Pour l’instant, nous n’avons sorti qu’un produit qui tourne en bêta, mais l’intérêt est là.

« L'idée, c'est de pouvoir décomposer n'importe quel process et de les relier à un point de la blockchain: la propriété intellectuelle, les données médicales, l'ouverture d'un compte en banque... »


 Maxime Raphael via Flickr CC BY 2.0

Qu’est-ce que cela change pour les secteurs de la banque et des assurances ?

La blockchain peut amener une véritable révolution dans les process internes de ces entreprises, notamment en termes de KYC (Know your customer) : lorsqu’on ouvre un compte en banque, cette dernière demande tout un tas de données, qu’elle redemande si le client souhaite ouvrir un autre compte sous cette même identité. Des démarches inutiles avec la blockchain, qui peut donc considérablement améliorer tout ce qui est customer services et expérience client.

La blockchain transforme également la façon dont les banques opèrent entre elles. 2016 est l’année des proof of concept : les banques testent ce que la blockchain peut leur apporter, comme la simplification de l’échange d’actions sur un marché privé. 2017 verra progressivement le début de sa mise en application.

Chez les assureurs, on peut citer un autre cas d’usage : quand vous souscrivez à une assurance, vous passez par un courtier, ce qui donne au total trois parties prenantes (client, courtier et assureur). La blockchain peut être utilisée pour simplifier cela.

DocuSign, par exemple, permet de signer tous types de documents de façon électronique. Cette entreprise a monté un partenariat avec Visa pour la location de voiture : lorsque vous montez dans la voiture, vous effectuez le paiement, choisissez une assurance, signez sur le tableau de bord et lorsque les trois signatures sont enregistrées dans la blockchain, vous pouvez démarrer la voiture.

Qu’est-ce que tout cela peut changer pour les autres entreprises ?

Je vois déjà une première application dans tout ce qui concerne la propriété intellectuelle : grâce à la blockchain, on pourrait se passer d’acteurs publics de type INPI ou Sacem, avec toutes les frictions que cela peut créer, notamment au niveau des commissions.

Dans le milieu médical, il y a un cas d’usage évident en ce qui concerne le parcours de soins d’un patient, et notamment des personnes âgées qui ont différents médecins prescripteurs. En imaginant que chaque ordonnance soit horodatée via la blockchain, cela simplifierait grandement les choses car un médecin saurait tout de suite qui a prescrit quel médicament et pour quel usage, ce qui limite le risque de contre-indications. Cela pourrait également être utile pour lutter contre la fraude au renouvellement d’ordonnance.

La blockchain peut également changer beaucoup de choses en termes de logistique : si vous êtes prestataires de livraison de colis, vous pouvez enregistrer toutes les données liées au colis sur la blockchain, de façon horodatée, ce qui supprime le tiers de confiance que peut être UPS ou tout autre prestataire de ce type. Ce qui permet également de réaliser des économies…

De manière générale, il faut se dire qu’avec la blockchain, il n’y a pas de base de données centralisée, un réseau distribué, donc très résistant, est garant de la fiabilité de la donnée à un instant T.

« Avec la blockchain, il n'y a pas de base de données centralisées : un réseau distribué, donc très résistant, est garant de la fiabilité de la donnée à un instant T. »


Andy Brandon 50 » via Flickr CC BY 2.0 

Et si l’on se projette à moyen et long terme ?

Il y a pas mal d’applications qui relèvent pour le moment de la prospective, comme des organisations autonomes et décentralisées : Uber sans Uber, Airbnb sans Airbnb… La blockchain agirait en ordre comptable de tout cela, et si l’on y ajoute une couche d’intelligence artificielle, cela transformerait singulièrement l’idée même de personne juridique, morale ou physique. Toute la genèse du bitcoin et de la blockchain part de principes libertariens : contrat de pair à pair, sans friction ou frais de transaction, de façon à libérer complètement l’échange. Tout en garantissant davantage de sécurité en supprimant tous les intermédiaires.

Existe-t-il des freins à la démocratisation de la blockchain ?

Aujourd’hui, il s’agit surtout d’une question de maturité des entreprises par rapport à la technologie : toutes les sociétés s’appuient sur ce buzz word sans trop savoir en quoi cela consiste, elles n’ont souvent pas un niveau de connaissance suffisant. Il existe également un frein juridique : en ce moment, il y a un débat au sein du parlement européen sur la réglementation de la blockchain. Doit-on lui donner un cadre légal ? Certains pensent que oui, d’autres considèrent que cela briserait l’innovation et qu’il vaut mieux « laisser faire ».

La déréglementation existe déjà pour le secteur bancaire, ces personnes considèrent donc qu’il n’y a pas besoin de réglementer davantage. La position pour le moment est qu’on est un peu dans le 1995 de l’Internet avec la blockchain aujourd’hui. Preuve en est que les start-up auparavant très orientées bitcoin pivotent aujourd’hui vers cette technologie, et lèvent en quelques mois des millions de dollars, surtout aux Etats-Unis. C’est un peu moins valable en Europe, mais cela va arriver. Il faut surtout que les grandes entreprises n’aient pas peur d’aller vers les start-up qui vont catalyser cette disruption !

Existe-t-il d’autres applications, par exemple au niveau de la société civile ?

Au niveau des processus de vote, il y a une application évidente : la force de la blockchain est de garder l’idée d’un registre, mais il demeure quelques inconnues, notamment sur le fait que chacun puisse protéger son anonymat par rapport à la question de l’identification.

Une autre application me vient à l’esprit en ce qui concerne le cadastre dans les pays émergents, comme par exemple au Honduras où il y a beaucoup de corruption : l’idée est de doter le pays d’un cadastre numérique et sécurisé permettant de protéger les hypothèques, les contrats et les droits miniers.

Enfin, un autre cas d’usage existe au Ghana, où 90% des terres rurales ne sont pas répertoriées, et où la blockchain viendrait créer un registre de propriété transparent et infalsifiable. Ce qui pourrait être étendu au reste de l’Afrique ! On le voit, le champ d’applications est immense.