Pour ne rien manquer de la transformation digitale

Abonnez-vous au Digest
Recherche
L’économie numérique repose sur la confiance. Cette confiance s’acquiert par la garantie de la protection de notre vie privée et du respect de nos données personnelles, dans leur collecte, stockage, voire utilisation. A l’occasion des Techdays 2015, Marc Mossé, directeur des affaires publiques et juridiques de Microsoft, Laure Kaltenbach, directrice générale du Forum d’Avignon et Tristan Nitot (Conseil National du Numérique) en débattaient.

« C’est nous qui faisons sens, pas la technique »

Marc Mossé (Microsoft) : « Malgré ce que certains ont voulu nous faire croire, la vie privée n’est pas un concept dépassé. La vie privée, c’est d’abord une conquête des libertés.

Et aujourd’hui, les gens veulent bénéficier des apports du numérique tout en sachant à quoi servent leurs données, comment et où elles sont stockées, combien de temps elles sont gardées… En un mot, ils veulent de la transparence. Ils veulent pouvoir décider de ce qu’ils montrent, quand et à qui, le tout en fonction de leur âge, de leurs attentes, etc.

De ce point de vue, les entreprises ont un rôle à jouer : celui de l’innovation responsable. C’est par exemple le Privacy by Design, c’est-à-dire le fait d’intégrer le respect de la vie privée et des données des utilisateurs directement dans la conception et le fonctionnement de services. De proposer des outils pour que les personnes gardent la main sur leurs données. C’est ce que nous avons fait avec Bing.

Nous sommes dans un véritable momentum sur le débat à propos de la vie privée. Et pas seulement en France ou en Europe. Le combat judiciaire que Microsoft est en train de mener aux Etats-Unis sur cette question me semble être une bonne illustration. Il y a quelque temps de cela, la justice américaine nous a demandé de leur permettre d’accéder à certaines données d’un de nos utilisateurs, stockées dans notre data center de Dublin. Nous nous y sommes opposés. Et nous sommes même aujourd’hui en appel concernant cette affaire. Notre volonté n’est pas de nous opposer à la répression d’une infraction. Mais pour nous, il se pose une question de principe : nous entreprise, n’avons pas à être ballottée entre les Etats qui accèdent à des données comme ils le souhaitent. Si vous souhaitez des données, vous devez respecter la garantie des droits : il y a des procédures judiciaires, il y a un droit international à respecter

Aujourd’hui, nous sommes encore en procédure sur ce cas et plus de cinquante organisations nous ont rejoints : de nombreuses ONG de défense des droits de l’homme, de grands titres de presse comme le Guardian ou encore le gouvernement irlandais lui-même.

La question du respect de la vie privée est un acquis des libertés fondamentales. Le débat qui existe aujourd’hui est très important : nous avons l’occasion de créer quelque chose. Car c’est nous qui faisons sens. Ce n’est pas la technique qui nous fait nous. »

mossé

"La vie privée n'est pas un concept dépassé, c'est d'abord une conquête des libertés."

« Face à un sujet comme celui de la vie privée, il faut garder en tête les principes auxquels nous croyons »

Laure Kaltenbach (Forum d’Avignon) : « Pour bien comprendre où se situe le débat aujourd’hui, je pense qu’il faut différencier la notion d’extimité, définie par Serge Tisseron, c’est-à-dire ce que l’on souhaite montrer de soi et qui il y a quelques temps encore relevait de l’intimité, et la vie privée. C’est deux choses tout à fait distinctes.

Aujourd’hui, on le sait, le Big Data et sa démocratisation posent de véritables questions. Prenons un exemple bien concret : les ebooks. Avec le Big Data, nous sommes en mesure de savoir quel livre vous lisez, à quelle heure, à quelle vitesse, si vous sautez des pages ou encore à quelle page vous arrêtez votre lecture. Tout le monde n’en est pas forcément conscient !

De manière plus globale, ce que l’on voit se dessiner c’est d’une part le Small Data, mes petites données à moi, l’Internet of Me, et le Big Data, qui regroupe toutes ces données de millions de personnes. Pour que la confiance règne entre l’utilisateur et une entreprise, il faut que ces données soient anonymisées et sécurisées. C’est une condition indispensable pour que chacun profite du potentiel du Big Data.

Au Forum d’Avignon, nous avons remarqué que ce sujet était perçu soit de manière technique soit juridique. Mais, pour nous, c’est avant tout un sujet culturel et éthique. Un sujet qui nous concerne tous, et pas seulement nous, Français. C’est pour cela que nous avons proposé une Déclaration des Droits de l’Homme Numérique. Aujourd’hui, nous pensons que c’est cette brique universelle qu’il manquait. Car quand on est face à un sujet comme celui-ci, nous pensons qu’il faut garder en tête les principes auxquels nous croyons. »

techdays-talk-privacy

"Pour bien comprendre où se situe le débat aujourd'hui, il s'agit de différencier l'extimité et la vie privée"

« Un véritable travail de literacy est à mener »

Tristan Nitot (Conseil National du Numérique) : « Lorsque l’on regarde autour de soi, on sent bien qu’il y a un problème avec la question de la privacy. De nombreuses études le confirment. Et il n’y a qu’à demander autour de vous pour vous en rendre compte ! Lorsque je parle de ces questions-là, les gens me disent souvent « ah, mais moi je n’ai rien à cacher ». Alors je sors mon téléphone Android et je leur montre comment Google traque en temps réel tous leurs déplacements. Et là, les gens changent. Ils me disent que ce n’est pas possible. Ça l’est. Mais paradoxalement, il existe aussi une certaine forme de résignation : les gens ne savent pas quoi faire face à ça. Aujourd’hui, nous sommes dans cette tension.

Selon moi, le mariage entre Big Data et vie privée ne va pas être facile. Mais il n’est pas impossible ! Il n’y a qu’à regarder du côté de l’innovation. L’innovation, c’est mieux servir l’utilisateur. Le Privacy by Design est demandé par les gens. Demain, il le sera de plus en plus. Et donc il sera de plus en plus proposé par les entreprises !

Au-delà de cette seule question, il y a un véritable travail de literacy à mener. De même, je crois qu’il faut acter que le modèle économique de la gratuité financée par la publicité n’est pas éternel. Pour que Facebook fonctionne, cela coûte environ 5 euros par an (!) par utilisateur. Franchement, je suis plus que prêt à payer cette somme plutôt que de donner en échange toutes mes données pour les voir revendues à je ne sais qui ensuite. Et je pense que nous sommes beaucoup dans ce cas-là. »

Retrouvez l'intégralité du débat Techdays "Big data et vie privée, mariage pour tous ?" en vidéo